Tirer les enseignements de la crise pandémique

Un an après l'entrée dans le langage courant du mot "pandémie", les chiffres sont à tous égards accablants. Actuellement, plus de 2,5 millions de décès dans le monde sont imputables au COVID-19 et, collectivement, les économies mondiales ont accumulé une dette d'environ 19500 milliards de dollars. Nous avons une occasion unique d'utiliser l'ampleur de cette crise et l'attention compréhensible qu'elle suscite pour mettre en place un meilleur cadre afin de nous aider à gérer l'avenir.

 

Compte tenu de l'interdépendance de la santé animale, environnementale et humaine - qui sont toutes à leur tour liées à l'économie mondiale - il est nécessaire d'adopter une approche plus intégrée. Une telle approche pourrait consister à traiter la santé comme un bien public mondial devant être protégé par la communauté internationale. Des investissements judicieux, des réformes du système financier mondial, une collaboration internationale et multisectorielle, ainsi que le renforcement des structures de gouvernance, seront tous essentiels pour repenser le rôle de la santé dans les priorités politiques.

Les micro-organismes (virus, bactéries, etc.) développant une résistance aux thérapeutiques telles que les antibiotiques, la menace que représente la résistance aux antimicrobiens est véritablement universelle. Si rien ne change, les décès liés à la résistance aux antimicrobiens pourraient atteindre 10 millions par an d'ici 2050 selon l’OMS. Ce coût humain pourrait s'accompagner d'un coût économique de 100 000 milliards de dollars à cette échéance.

Afin d'éviter ces coûts sanitaires et économiques considérables, il est nécessaire de réduire la demande inutile d'antimicrobiens et de stimuler l'offre d'alternatives viables. Ces objectifs sont toutefois largement en contradiction avec les ambitions commerciales de l'industrie pharmaceutique, qui cherche généralement à augmenter l'offre et à susciter une demande aussi forte que possible pour ses produits.

Les vaccins ont également un rôle important à jouer dans la lutte contre la résistance aux antimicrobiens. Si nous pouvons augmenter l'offre de nouveaux vaccins - en particulier pour les maladies dont les souches sont résistantes aux médicaments, comme la tuberculose - la demande d'antimicrobiens sera réduite. Cependant, les solutions innovantes à des problèmes complexes dépendent de la collaboration internationale pour devenir une réalité. À cet égard, la pandémie actuelle est riche d'enseignements pour la résistance aux antimicrobiens : la mise au point d'un vaccin n'est que le premier obstacle ; le suivant consiste à mettre les vaccins à disposition des populations du monde entier. Si l'initiative COVAX de l'OMS a été mise en place pour faciliter la distribution équitable des vaccins, son succès dépend du soutien financier et politique qui lui est accordé, lequel s'est avéré insuffisant jusqu'à présent.

Les crises modernes - telles que la résistance aux antimicrobiens, la COVID-19, et le changement climatique - sont à cheval sur plusieurs systèmes, et nécessitent donc des réponses coordonnées. Dans le cadre de la COVID-19, nous avons été témoins d'exemples positifs de ce qui peut être réalisé lorsque les silos bureaucratiques et sectoriels traditionnels sont ignorés, notamment en ce qui concerne les solutions technologiques. Il est essentiel que nous nous appuyions sur cette collaboration et que nous l'encouragions davantage, y compris sur la scène politique internationale.

Dans un esprit de collaboration, la commission indépendante Monti a été convoquée en août 2020 pour repenser les priorités politiques à la lumière des pandémies. Dans son "Appel à l'action" récemment publié, la commission recommande l'adoption d'une approche "One Health", qui reconnaît l'interdépendance de la santé humaine, animale et environnementale. Pour superviser cette approche, une plus grande harmonisation entre l'OMS et les autres agences des Nations unies spécialisées dans l'agriculture, l'environnement et la santé animale, à savoir la FAO et l'OIE est nécessaire. Pourquoi ne pas imaginer alors la création d'une organisation mondiale unique de la santé (WOHO) dans le futur ?

Au niveau national, il est nécessaire de dépasser la tendance à considérer les questions de santé comme étant uniquement l'apanage des ministères de la santé. La pandémie a montré que la séparation entre la santé et l'économie est une fausse dichotomie. La reconnaissance de la relation souvent symbiotique entre les deux n'est pas seulement pertinente dans les situations d'urgence sanitaire, mais elle est également essentielle aux efforts visant à améliorer la santé globale de la population. La pandémie a mis en évidence de multiples vulnérabilités et inégalités au sein des sociétés et entre elles, qui ont un impact négatif sur les résultats en matière de santé. La santé n'étant pas seulement déterminée par les systèmes de santé, mais également par un large éventail de facteurs sociaux, elle exige que les gouvernements et les ministères adoptent une approche plus holistique.

L'engagement en faveur d'une action urgente et concertée sur la scène financière internationale n'a pas manqué après le crash de 2008. La crise a donné naissance au Conseil de stabilité financière (CSF), qui a mis en place des mécanismes pour remédier aux vulnérabilités du système financier mondial. Si cela est possible pour la finance, ne pourrait-on pas développer un organisme similaire pour protéger des "biens" tels que la santé de la population mondiale ? C'est ce qu'envisage la Commission Monti lorsqu'elle recommande la création d'un Conseil mondial de la santé au niveau du G20, qui pourrait évoluer vers un Conseil mondial des biens publics qui mobiliserait le soutien international pour la protection des biens publics, dont la santé.

Si les crises coûtent inévitablement de l'argent, les dépenses purement réactives sont l'équivalent d'un pansement sur une jambe de bois. Il est fondamental de développer des systèmes de santé durables et résilients pour minimiser les coûts sanitaires et économiques. Les appels à la couverture santé universelle soulignent que l'accès aux soins de santé dans le monde devrait être un objectif partagé, ce qui est non seulement essentiel pour considérer la santé comme un droit de l'homme, mais aussi pour parvenir à des économies plus saines. Le progrès économique de certaines économies émergentes est actuellement entravé par l'insuffisance des investissements dans ce domaine. Les gouvernements, doivent réfléchir à la manière dont l'argent est dépensé. Pour dépenser intelligemment, il faut faire la différence entre l'investissement - dans la recherche et le développement, par exemple - et la "consommation" de services de soins primaires et secondaires.

Le domaine de la sécurité sanitaire mondiale nous enseigne que, dans les moments où l'on perçoit une menace existentielle, les sociétés peuvent être très efficaces pour orienter l'attention et les ressources vers une réponse rapide à une crise.

Cependant, comme nous l'avons vu, les idées sur ce qui doit être protégé en priorité ne sont pas toujours les mêmes. Il est de plus en plus évident que les approches compétitives du type "moi d'abord" peuvent prolonger les pandémies, augmentant ainsi les coûts sanitaires et économiques au niveau mondial. Un exemple frappant est le soutien insuffisant apporté au mécanisme de l'OMS visant à déployer des vaccins, des diagnostics et des traitements dans toutes les régions du monde le plus rapidement possible (ACT-A). Outre les avantages évidents pour la santé, il s'agit probablement de la forme de stimulation économique la plus évidente à laquelle tout décideur économique pourrait envisager de souscrire.

On peut dire que l'un des plus grands défis auxquels nous sommes confrontés est la pandémie de pensée à court terme. Les gouvernements ont tendance à se laisser influencer par les cycles électoraux, et le secteur privé à privilégier les marges bénéficiaires. En ce qui concerne le secteur privé, nous préconisons une approche de "profit avec objectif". Les entreprises doivent réfléchir à la manière dont elles pourraient faire partie de la solution, plutôt que de laisser les décideurs politiques résoudre les problèmes. En particulier, l'industrie pharmaceutique, dont le potentiel remarquable a été démontré dans cette pandémie, devra réfléchir davantage à l'avenir de son rôle dans les systèmes au sein desquels elle opère.

Au niveau mondial, nous devons renforcer les organismes internationaux et veiller à ce que les structures de gouvernance adoptent une approche plus intégrée de la santé et de l'économie. Nous espérons que cela encouragera également un leadership et une prise de décision efficaces pour la prochaine crise au niveau national. Il est impossible de quantifier le coût réel d'un manque de coopération en temps de crise. Pour investir dans l'avenir, nous devrons avoir une vue d'ensemble et apprécier l'interconnexion des systèmes et des sociétés. C'est maintenant qu'il faut se préparer aux crises futures.

 

Sylvain ZEGHNI

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