Sahel : Pastoralisme, Climat et Conflit

L'épuisement des ressources et la sécheresse induite par le climat au Sahel provoquent de plus en plus de confrontations entre agriculteurs et éleveurs. Sylvain Zeghni soutient que les institutions multilatérales et les gouvernements de la région devraient donner la priorité aux solutions qui recalibrent les stratégies de sécurité pour faire face au stress climatique de manière plus systématique.

La région du Sahel en Afrique de l'Ouest est l'une des régions du monde où l'environnement est le plus menacé. La sécheresse et un climat de plus en plus variable font baisser les rendements agricoles, accélèrent la perte de pâturages et réduisent les masses d'eau intérieures. Avec des pays comme le Tchad, la Mauritanie, le Sénégal, le Mali, le Niger et les franges septentrionales du Burkina Faso et du Nigeria, la précarité de la région due au climat est exacerbée par des résultats socio-économiques médiocres.

Les sécheresses et la désertification qui ont sévi pendant les années 1970 et 1980 ont contribué à la réputation de la région comme étant "la ceinture de la faim". Les dernières décennies n'ont guère apporté de répit. La faiblesse des capacités de l'État et des réponses régionales aux conflits pastoraux, combinée au changement climatique et à la pression démographique d'une population croissante, ont fait de l'Afrique de l'Ouest sahélienne une préoccupation en matière de développement pour ses habitants.

Le pastoralisme comme activité et comme mode de vie

Avec une population estimée à environ 20 millions de personnes en Afrique de l'Ouest, les pasteurs élèvent du bétail autant comme une pratique socioculturelle intrinsèque que comme une activité économique primaire. Leur contribution économique à la région est relativement marginale ; le secteur de l'élevage contribue pour environ 1,7% au PIB national du Nigeria et pour environ 9% au secteur agricole du pays. Dans l'ensemble du Sahel, les pasteurs contribuent jusqu'à 15 % du PIB de la région.

Les pasteurs se composent principalement de deux groupes : les nomades, qui n'ont pas de domicile fixe et migrent continuellement avec leurs troupeaux et leurs familles, et les agro-pasteurs sédentaires, qui ont un domicile fixe mais déplacent leurs troupeaux de façon saisonnière pour les faire paître. Mais les pratiques agricoles de transhumance, où le bétail est déplacé de façon saisonnière entre différents pâturages, bien qu'elles aient longtemps été une source de conflit entre les personnes utilisant la terre, menacent aujourd'hui la sûreté et la sécurité publiques dans tout le Sahel. De multiples décès ont été signalés à la suite de conflits entre agriculteurs et éleveurs au Ghana, au Nigeria, au Burkina Faso, au Bénin et au Mali. Et le conflit n'est pas unilatéral. Le massacre de pasteurs au Mali en 2019 est loin d'être un incident isolé.

Ces développements soulèvent des questions pertinentes sur la durabilité du pastoralisme au Sahel - une question compliquée lorsque l'élevage de transhumance en Afrique de l'Ouest est considéré comme plus rentable que l'élevage sédentaire. Les États peuvent-ils donc trouver un équilibre entre ces pratiques socio-économiques et la sûreté et la sécurité publiques ?

Le changement climatique aggrave la situation

Les températures au Sahel augmenteraient 1,5 fois plus vite que partout ailleurs dans le monde. Dans une région où les trois quarts des citoyens dépendent de l'agriculture pour leur subsistance, environ 80 % des terres agricoles, qui constituent une ressource essentielle pour le pastoralisme et les cultures, sont dégradées par le changement climatique. Les conflits autour de la raréfaction des pâturages, de l'eau et des parcours de pâturage sont donc une source d'insécurité majeure. Les Nations unies ont mis en garde contre un risque accru de famine au Burkina Faso, dans le nord-est du Nigeria, au Mali et au Niger.

Les effets du changement climatique au Sahel sont variés, tout comme l'intensité et la dimension des conflits dans la région. Par exemple, dans les pays du bassin du lac Tchad, le changement climatique est considéré comme un facteur favorisant les conflits armés dans une région déjà instable et en proie au terrorisme. La sécheresse induite par le climat, associée au rétrécissement du lac sans stratégies de réapprovisionnement correspondantes, a laissé les agriculteurs, les éleveurs et les communautés de pêcheurs lutter pour leur survie. Ces difficultés auraient contribué au recrutement de jeunes gens par Boko Haram. Dans les zones frontalières à cheval sur le Mali, le Burkina Faso et le Niger, les politiques et les médias affirment de plus en plus que la montée en flèche de la violence terroriste et djihadiste est liée à des facteurs climatiques et environnementaux.

Les politiques nationales des pays sahéliens prennent de plus en plus en compte les risques liés au changement climatique, en ratifiant des accords multilatéraux sur l'environnement (AME). Il s'agit notamment de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques, du protocole de Kyoto, de l'amendement de Doha au protocole de Kyoto et de l'accord de Paris. Ces pays sont également membres de l'initiative de la Grande Muraille verte, qui s'étend du Sénégal, à l'ouest, à Djibouti, à l'est du continent. Toutefois, les engagements en faveur du climat se heurtent à un manque de coordination et de financement. Les mesures visant à promouvoir la résilience et l'adaptation sont continuellement limitées par la disponibilité des ressources, la fragmentation entre les différentes initiatives et une dépendance chronique à l'égard des partenaires internationaux du développement pour le financement. En février 2019, les pays ont établi un plan pour investir 400 milliards de dollars dans la lutte contre le changement climatique au Sahel d'ici 2030. Ce plan doit encore être soutenu par des actions concrètes. La lutte contre le stress induit par le climat dans la région nécessite donc une nouvelle approche.

Solutions politiques

Les acteurs régionaux doivent collectivement donner la priorité à la question du pastoralisme et de la transhumance face à la pression démographique et au changement climatique, en examinant les implications économiques et sécuritaires plus larges des choix politiques et de l'inaction des gouvernements. En l'absence d'une alternative immédiate au pastoralisme, le protocole de la CEDEAO sur la transhumance, après plus de deux décennies de fonctionnement, doit être révisé, en déplaçant l'accent du protocole du contrôle à la coordination. Les conflits entre les pasteurs et les agriculteurs de la région ont évolué et l'approche doit aussi évoluer.

Deuxièmement, les systèmes informels de résolution des conflits qui, depuis des générations, géraient les conflits entre agriculteurs et éleveurs de manière équitable et efficace, pourraient être réactivés. La réduction de l'implication de ces institutions informelles dans les questions de gouvernance au niveau local a permis aux conflits de s'envenimer jusqu'à devenir une crise dans toute la région.

Il est également essentiel que les États du Sahel revoient en profondeur les cadres juridiques existants relatifs aux régimes fonciers. Ceux-ci pourraient être plus équitables et plus inclusifs. Compte tenu de la nature profondément politique de l'accès à la terre, les politiques actuelles à travers le Sahel en matière de gouvernance foncière peuvent être des jeux à somme nulle, avec les pasteurs largement en marge en tant qu'outsiders.

Il existe un consensus plus large sur le fait que le changement climatique soit devenu un lien majeur entre les conflits et le pastoralisme au Sahel. Les gouvernements de la région doivent donner la priorité à ce défi et l'aborder en recalibrant leurs diverses stratégies de sécurité pour répondre plus systématiquement au stress climatique. Ils doivent également renforcer les partenariats avec le secteur privé afin de mobiliser des ressources pour des investissements agricoles intelligents sur le plan climatique en vue de l'adaptation.

Enfin, pour une réponse régionale coordonnée, la CEDEAO doit renforcer son soutien aux gouvernements nationaux. Cela devrait impliquer la communication d'informations climatiques opportunes aux populations vulnérables, des programmes de sensibilisation soutenus, des stratégies d'adaptation et d'atténuation et le transfert de technologies pour aider à combattre les effets du changement environnemental. La CEDEAO doit également activer des mécanismes de suivi immédiat de sa Stratégie régionale pour le climat en Afrique de l'Ouest 2021, visant à renforcer la résilience de la région aux impacts du changement climatique, en soutenant la mise en œuvre des engagements pris par ses États membres dans le cadre de l'Accord de Paris.

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