Orban et la loi sur la sexualité

La "volonté de puissance" est le concept clé lorsque l’on souhaite déchiffrer le long règne du Premier ministre hongrois Viktor Orbán et la nature de ses politiques. L'incohérence et la confusion conscientes des valeurs d'Orbán ne sont nulle part plus apparentes que dans la dernière loi LXXIX de 2021 sur les "mesures plus strictes contre les délinquants pédophiles", qui qualifie l'identité de genre, le changement de sexe et l'homosexualité de "déviations". La loi, qui a été formulée sans consultation publique, a été adoptée avec la rapidité désormais habituelle.

Cette loi était inattendue, tout comme celle qui a conduit à l'expulsion de l'université la mieux classée du pays au niveau international, l'Université d'Europe centrale (CEU). Il n'y avait aucun signe avant-coureur. En même temps, celui qui a suggéré ou rédigé ces lois a pris un grand risque. Dans le cas de la CEU, cela s'est avéré être une stratégie gagnante, car au moment où la CJCE s'est prononcée en faveur de la CEU, la décision n'a eu aucun impact réel. Deux ans et demi se sont écoulés entre la loi sur la CEU et la décision de la CJCE, et entre-temps l'université a été contrainte de déménager en Autriche, les législateurs hongrois ayant ainsi atteint leur objectif ultime.

Toutes les autres institutions de l'UE censées protéger la liberté académique ou offrir une assurance qualité, comme l'Association européenne pour l'assurance qualité dans l'enseignement supérieur (ENQA), se sont révélées être bien faibles face à une loi hongroise. Aujourd'hui, dans le cas de la loi sur la pédophilie et l'homosexualité, M. Orbán parie une fois de plus sur une réaction tardive de la part de l'UE. Il le fait, pleinement conscient que le texte de la nouvelle loi peut être interprété très différemment par les différents acteurs.

Trois interprétations

L'intérêt soudain pour l'éducation sexuelle des enfants et les diverses pratiques sexuelles s'explique facilement par la façon dont le concept de genre est devenu un lieu de combat idéologique. Le concept de "genre" est devenu le domaine politique et l'espace symbolique où divers acteurs politiques, comme Orbán, mènent leur nouvelle guerre froide sur ce que devrait être, selon eux, le « nouvel avenir vivable , normal et souhaité », tout en prônant des alternatives aux valeurs libérales.

Premièrement, Orbán se dépeint comme un défenseur des enfants et un homme d'État accompli. Ce discours, qui est une caractéristique des politiciens illibéraux, de Jair Bolsonaro à Recep Tayyip Erdoğan, est une arme politique puissante destinée à dépeindre les adversaires politiques comme des ennemis nuisibles. Orbán soutient que cette loi " ne concerne pas l'homosexualité, elle concerne les enfants et les parents, c'est tout ", ajoutant qu'il était un défenseur des droits des homosexuels : « Je suis un combattant des droits... L'homosexualité était punie [sous le régime communiste] et je me suis battu pour leur liberté et leurs droits. Je défends donc les droits des homosexuels, mais cette loi n'a rien à voir avec cela ». En fait, la presse du gouvernement hongrois est allée jusqu'à soutenir ouvertement les droits des homosexuels dans les pays d'où viennent la plupart des réfugiés en Hongrie.

Deuxièmement, ses pairs considèrent qu'Orbán s'essouffle de plus en plus. Il s'entoure de plus en plus de politiciens, d'experts et de partisans de moins en moins présentables, de Giorgia Meloni, chef des Fratelli d’Italia, à des hooligans vêtus de noir et tatoués de symboles de l’extrême-droite. Avec la loi récemment adoptée, il a présenté la communauté LGBTQI comme l’ennemi - et le geste semble déjà avoir fait ses premières victimes : deux médecins homosexuels auraient été sévèrement battus par une foule en colère dans la ville provinciale de Pécs.

Troisièmement, selon ses détracteurs, Orbán n'a pas de boussole morale. Cette loi en est une preuve supplémentaire, car il s'agit d'une démarche cynique préméditée visant à atteindre trois objectifs en une seule action législative. D'une part, avec cette loi, Orbán visait à détacher le Jobbik, parti d'extrême droite, de l'opposition unie.

Actuellement, le Jobbik est une force importante au sein de l'opposition unie, car il constitue la seule véritable alternative éligible pour la plupart des électeurs ruraux lors des prochaines élections de 2022. L'opposition a une petite chance de remporter ces élections tant que tous les autres partis s'unissent contre le parti d'Orbán, le Fidesz. Mais le Jobbik ne pouvait pas ne pas voter pour la loi au parlement, car c’était en fait une copie de leur propre programme.

Le second objectif de la loi était de mettre en avant la vie privée et de détourner ainsi l'attention des véritables problèmes économiques - et de ne laisser aucune place au deuil. Plus de 30 000 citoyens hongrois sont morts à cause de la Covid-19, ce qui est proportionnellement le deuxième chiffre le plus élevé au monde. Le troisième objectif de la loi, était de créer une nouvelle figure d'ennemi avant les élections à venir, de la même manière que la diabolisation des migrants - dans un pays où l'immigration est très faible - a très bien fonctionné lors des élections précédentes.

Deux piliers de la "volonté de puissance" en danger

La question est de savoir si Orbán, en tant que produit de la "volonté de puissance", est capable de supporter n'importe quelle humiliation juste pour conserver son pouvoir. Cette question est très pertinente aujourd'hui, car son pouvoir dépend de deux piliers, qui semblent tous deux menacés par la nouvelle loi sur l'homosexualité.

Le premier pilier du pouvoir d'Orbán est constitué par les subventions financières que l'UE déverse en Hongrie. Alors que l'Europe cherche de plus en plus à épargner l'argent et les euros de ses contribuables, la nouvelle loi hongroise pourrait être utilisée contre la Hongrie pour contrôler le soutien jusqu'ici prodigieux de l'UE.

Deuxièmement, le pouvoir d'Orbán repose sur le soutien incontestable de la communauté internationale des affaires. Il a fait de la Hongrie le pays de rêve des multinationales, sans impôt sur les sociétés, mais avec d'importantes subventions publiques et des restrictions concernant le transfert des bénéfices hors du pays. Après 2010, le gouvernement Fidesz a encore durci les conditions d'organisation du travail sur les lieux de travail, et avec un ensemble de lois que les syndicats ont appelé la "loi esclave", les travailleurs hongrois ont été obligés de faire 300 heures supplémentaires pour n'être payés qu'après deux ans.

Avec cette nouvelle loi, l'État illibéral hongrois a une fois de plus franchi une ligne importante longtemps considérée comme sacrée : il a envahi la vie intime de ses citoyens. Non seulement cette loi prive certains citoyens hongrois d'une vie digne, mais elle va également à l'encontre des valeurs considérées comme européennes.

En réaction à cette loi, des entreprises internationales allemandes comme BMW, Volkswagen, Siemens, Puma et Deutsche Telekom ont toutes changé leur logo pour un arc-en-ciel. Cela s'est produit en Allemagne, de toute évidence, afin de plaire aux allemands. Pendant ce temps, leurs pages web officielles hongroises sont restées inchangées, signe qu'elles ne sont pas prêtes à risquer leurs profits et ceux de leurs actionnaires pour un acte politique. De même, il n'est pas question d'offrir des conditions de travail dignes aux travailleurs hongrois ou les mêmes salaires que les travailleurs allemands pour le même travail.

La marque de mode COS a produit un T-shirt spécial en édition limitée célébrant la diversité en réaction à la loi, mais ces T-shirts ne sont pas vendus en Hongrie. Il est plus séduisant pour Markus Söder, le ministre-président de Bavière et fervent partisan d'Orbán, de porter un masque aux couleurs de l'arc-en-ciel que de risquer les intérêts des industriels et des lobbyistes bavarois en Hongrie. Il y a aussi des exceptions : IKEA vend des sacs aux couleurs de l'arc-en-ciel au lieu de son célèbre sac bleu, mais l'employeur IKEA est encore loin d'être exemplaire en matière de droits des travailleurs ou de durabilité environnementale en Hongrie.

Une douloureuse erreur de calcul

La nouvelle loi, qui associe consciemment l'homosexualité et la pédophilie et interdit l'éducation sexuelle dans les écoles, contient un autre élément. La loi stipule qu'il est "interdit de mettre à la disposition des personnes de moins de 18 ans tout contenu qui dépeint la sexualité à ses propres fins". Non seulement cette décision ne précise pas qui doit décider de ce qu'est la sexualité pour elle-même, mais elle menace toute l'industrie de la publicité où le sexe fait vendre.

C'est d'autant plus vrai qu'il existe déjà une décision de justice qui fait jurisprudence en faveur de Chef Market, une société de livraison de nourriture qui faisait de la publicité pour des aliments sur ses camionnettes avec des images explicites d'hommes et de femmes. Chef Market a gagné son procès contre l'Autorité pour l'égalité de traitement, en affirmant que les hommes et les femmes nus avaient été inclus dans les publicités pour le lait et les légumes de leur propre gré.

Le gouvernement hongrois se moque éperdument de la morale sexuelle, comme en témoigne la vie privée de certains hommes politiques. Pourtant, la sexualité sera désormais utilisée pour censurer les contenus et les sources d'information alternatives. Netflix et HBO se sont déjà retrouvés dans le collimateur des médias pro-gouvernementaux en tant que diffuseurs de la "propagande homosexuelle". En tant que médias non contrôlés par le gouvernement dans un pays illibéral où plus de 60 % de la population ne consomme que du contenu médiatique contrôlé par le gouvernement, ces médias internationaux représentent un risque. Et les États illibéraux éliminent tous les risques et sites de résistance possibles, étape par étape.

Que peut-on faire quand apparemment rien ne peut être fait ? Les institutions de l'UE semblent être des canards boiteux, et les entreprises internationales ne s'attaquent à la loi que si elle impacte leurs profits. La responsabilité des intellectuels est énorme, mais jusqu'à présent, peu ont entendu l'appel. ELTE, la plus grande université publique hongroise, a publié sur son compte Instagram une explication de ce qu'est l'identité LGBTQI. Cependant, ce post a été supprimé car le groupe militant conservateur CitizenGO a recueilli environ 150 signatures contre ce post. Entre-temps, une pétition demandant un changement de la loi a été signée par 130 000 citoyens hongrois. C'est peut-être un bon chiffre pour commencer à réfléchir aux valeurs et à la possibilité d'une vie digne pour tous dans un pays de quelque 10 millions d'habitants.

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