La crise ukrainienne et Sun Tzu

On me demande souvent quelle est la probabilité que la Russie envahisse l'Ukraine ? À cette question, presque tout le monde - à l'exception, semble-t-il, de l'opinion publique européenne - répond : très peu probable, compte tenu des coûts énormes et des risques considérables que cela implique.

Ce qui ne fait que soulever une question évidente : pourquoi stationner 100 000 soldats russes aux frontières de l'Ukraine si vous ne comptez pas les utiliser ? Pourquoi, en effet ? Mais est-ce bien la bonne question ? Je dirais que non. Alors, quelle est-elle ?

Le grand écrivain chinois des affaires militaires, Sun Tzu, nous fournit une réponse approximative. Comme il le rappelait à ses lecteurs il y a plus de deux mille ans, l'art de la guerre ne consiste pas à combattre, mais à "soumettre l'ennemi... sans combattre". C'est, concluait-il, "l'acmé de l'habileté".

Comme l'a habilement fait valoir John Gray il y a quelque temps, il y a de fortes chances que Poutine - comme de nombreux autres maîtres modernes de la stratégie - ait tiré un certain nombre de leçons de Sun Tzu et les ait appliquées en conséquence.

Alors, qu'est-ce que Poutine a pu apprendre, et qu'espère-t-ilgagner - sans guerre ? Il a clairement trois objectifs.

Le premier est d'affaiblir l'Ukraine de l'intérieur. Comme l'a souligné Oleksiy Danilov, secrétaire du Conseil national de sécurité et de défense de l'Ukraine, la Russie veut déstabiliser l'Ukraine, pas l'envahir. Une invasion serait trop risquée. Toutefois, en faisant monter les enchères, Poutine atteint toujours l'un de ses objectifs, qui est d'amadouer l'Ukraine et de la maintenir sur la défensive. Un rapport récent a décrit les conséquences pour l'Ukraine avec une clarté brutale : "Every report of another Russian plan to invade Ukraine is a blow to its economy, weakening the hryvnia, pushing up interest rates, and sowing panic among the public".

Le deuxième se situe au sein même de l'Occident. Meurtrie par le retrait des troupes en Afghanistan en août 2021, l'OTAN continue de se battre. Néanmoins, il existe des différences assez importantes entre ce que nous pourrions vaguement décrire comme les membres "anglo-saxons" de l'Alliance et les pays européens qui ont désespérément cherché une issue diplomatique à la crise, en partie pour protéger leurs relations déjà bonnes avec la Russie (Hongrie), en partie pour empêcher l'annulation éventuelle de Nord Stream 2 (Allemagne), mais aussi dans le cas de la France et de l'Allemagne pour prouver qu'il existe une solution européenne aux problèmes auxquels l'Europe est confrontée.

Biden est peut-être opposé à la guerre, peut-être même à l'adhésion de l'Ukraine à l'OTAN. Mais il est prêt à tout pour démontrer le leadership et la détermination des États-Unis après le fiasco de Kaboul. Malheureusement pour Biden, Poutine a prouvé qu'il était passé maître dans l'art de diviser pour mieux régner, en négociant avec Macron ici, en restant en contact étroit avec Berlin là-bas, tout en prévenant l'Europe qu'un conflit ne peut qu'entraîner une crise énergétique encore plus profonde dans une Europe qui est déjà au bord du gouffre économique.

Enfin, l'impasse prolongée sur l'Ukraine n'a fait que cimenter une relation déjà très étroite entre la Chine et la Russie. Tout au long de la crise, la Chine a attaqué les États-Unis pour avoir exacerbé, voire provoqué, l'impasse. La Chine a également soutenu ouvertement l'appel de Poutine en faveur d'une réorganisation de l'ensemble de l'architecture de sécurité européenne sans alliances militaires.

Dans un communiqué plus récent et très long, la Chine est peut-être allée encore plus loin. En effet, dans ce communiqué, les deux pays réunis ne se contentent pas de s'opposer à tout élargissement de l'OTAN, et implicitement à l'OTAN. Ils insistent également sur le fait que Pékin et Moscou, en tant que "puissances mondiales", doivent travailler en étroite collaboration pour contribuer à la construction d'un nouvel ordre multipolaire en opposition à ce qui existe actuellement. Du point de vue de l'Occident, le communiqué représente certainement un défi.

Ainsi, alors que ses auteurs (désignés comme "les parties") célèbrent les vertus de la démocratie, ils mettent en garde contre le fait de la promouvoir en faisant "pression sur d'autres pays". Les organisations dont la Russie et la Chine sont des membres actifs, telles l'Organisation de coopération de Shanghai, l'APEC et l'ONU, font l'objet d'éloges. L'initiative "Belt and Road" et l'Union économique eurasienne sont également identifiées comme des organismes dont l'importance ne peut que croître avec le temps. Le G20 reçoit également une mention spéciale.

D'autres organisations, en revanche, ne sont même pas mentionnées, notamment l'Union européenne, ainsi que d'autres institutions dominées par l'Occident, comme le G7, le FMI et la Banque mondiale. Inévitablement, le nouvel accord de sécurité AUKUS entre l'Australie, le Royaume-Uni et les États-Unis est pointé du doigt. Comme l'indique clairement le communiqué, il accroît le risque d'une course aux armements et présente des "risques sérieux de prolifération nucléaire" dans la région. La Russie, quant à elle, indique clairement qu'elle continuera à soutenir la Chine dans ses efforts pour résister à toutes les activités américaines dans la région asiatique. Cette position est à son tour soutenue par une déclaration claire et sans ambiguïté selon laquelle "Taïwan" reste une "partie inaliénable de la Chine" et que toute tentative d'indépendance de Taïwan serait ou devrait être combattue.

Naturellement, les avis restent partagés sur ce que tout cela signifie réellement. Certains estiment que le communiqué n'est guère plus qu'un exercice de relations publiques. D'autres, en revanche, insistent sur le fait que l'Occident n'est pas confronté - et le communiqué ne fait que le prouver - à un partenariat commode aux aspirations limitées, mais à une menace majeure et à long terme pour un ordre international libéral déjà fragilisé.

Pendant ce temps, la crise en Ukraine (sur laquelle le communiqué ne dit en fait pas grand-chose directement) se poursuit sans qu'aucune issue claire ne soit en vue. Il n'est certainement pas impossible que la situation dégénère en une forme de conflit armé. Mais si l'analyse suggérée ici est correcte - ou au moins à moitié correcte - alors c'est quelque chose que Poutine, et bien sûr la Chine, auraient tout intérêt à éviter. En effet, ayant déjà atteint plusieurs objectifs clés, le meilleur plan d'action pour Poutine pourrait bien être de continuer ce qu'il fait et d'en récolter les fruits sans avoir à tirer un seul coup de feu. Sun Tzu aurait alors toutes les raisons d'être fier de ses élèves russes et chinois.

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