Géopolitique des terres rares et des métaux critiques

Résumé

En raison de la forte concentration de leurs chaînes d'approvisionnement, les minéraux critiques, y compris les terres rares, qui sont d'une importance capitale pour les applications de haute technologie, les énergies renouvelables et la défense, sont devenus un point central de la concurrence géopolitique entre la Chine, l'UE et les États-Unis. Si la COVID-19 a remis à l'ordre du jour des décideurs européens et américains la domination de la Chine sur les chaînes d'approvisionnement en minéraux critiques et la dépendance stratégique qui en résulte, les réponses politiques sont loin d'être concertées et sont formulées dans une rhétorique excessive de concurrence géopolitique.Toute approche politique à long terme et durable des terres rares et des minéraux critiques doit inclure le monde en développement en tant que partie prenante égale et doit donner la priorité à la préservation des biens communs mondiaux, surtout en ce qui concerne le changement climatique.

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Deux bouleversements économiques et technologiques importants, dans un climat géopolitique tendu, ont à nouveau mis en lumière la criticité des terres rares, qui sont des intrants indispensables pour les applications de haute technologie, les énergies renouvelables et la défense. Premièrement, la nécessité de décarboner l'économie mondiale n'est plus remise en question.  La volonté politique et la baisse rapide des coûts de production ont accéléré ce changement en réponse à l'aggravation de la crise climatique. Dès 2019, les principales économies (UE, Chine, Japon, Corée) ont annoncé leurs objectifs pour atteindre la neutralité climatique au milieu du siècle. Même les États-Unis ont désormais rejoint l'Accord de Paris et exposé leurs plans pour des émissions nettes nulles, au plus tard en 2050. Deuxièmement, poussé par la nécessité de répondre à la pandémie mondiale, le déploiement de l'intelligence artificielle (IA) et des réseaux 5G a inauguré la quatrième révolution industrielle plus tôt que prévu.

Ces deux changements se produisent dans un contexte de bouleversements géopolitiques. L'essor de la Chine, son impact mondial croissant et l'affirmation de Xi Jinping sur la scène internationale ont déclenché une réponse de plus en plus agressive de la part des États-Unis, qui ont défini les réalignements de pouvoir en termes de concurrence bipolaire sino-américaine. En outre, l'initiative mondiale « Belt and Road » de la Chine, qui unit l'Eurasie et l'Afrique et fait des boucles en Amérique du Sud, forme un réseau inédit de connectivité terrestre, maritime et numérique. La Chine réimagine ainsi la carte du monde et crée de nouvelles sphères d'influence. De manière alarmante, par effet de contagion, la géopolitique de la contestation a polarisé la transition vers une économie mondiale décarbonée et a fait de la numérisation un champ de bataille pour savoir qui contrôlera l'empire technologique. Par conséquent, ces transitions ne sont plus confinées aux paramètres normaux de la concurrence commerciale. Elles constituent une rivalité ouverte et passionnée pour l'influence, le pouvoir économique, les chaînes d'approvisionnement, l'information, les normes, les valeurs et la gouvernance. Un accès ininterrompu aux minéraux critiques, qui comprennent les terres rares (mais aussi le lithium et le cobalt), est une condition sine qua non de cette transition, car il existe une nouvelle course au contrôle des ressources elles-mêmes et de leurs vastes chaînes d'approvisionnement mondialisées.

Le problème est que les terres rares et autres minéraux critiques sont tous très concentrés géographiquement et vulnérables aux perturbations géopolitiques. Selon un rapport de la Banque mondiale de 2020, la production de lithium et de cobalt pourrait augmenter de 500 % d'ici à 2050 pour répondre à la seule demande d'énergie propre. Pour accéder à ces ressources, la Chine semble avoir la mainmise. Elle contrôle toujours, par exemple, la production de terres rares et les chaînes d'approvisionnement de la mine au marché. En outre, d'autres minéraux essentiels proviennent principalement de pays en développement où la Chine a, au fil du temps, consolidé ses relations et assuré sa position dominante. Les concurrents de la Chine, qui avaient auparavant dominé l'innovation et la production industrielles, se sont donc sentis extrêmement vulnérables.

La crise des terres rares de 2010 avait offert aux économies industrielles une occasion unique de se projeter dans l'avenir à la lumière de l'évolution des technologies, mais les enseignements tirés sont restés largement lettre morte. Un incident, en 2010, impliquant un navire chinois et les garde-côtes japonais s'est rapidement transformé en un bras-de-fer géopolitique provoquant un embargo "officieux" et de courte durée sur les terres rares à destination du Japon. Ce fut un signal d'alarme pour les principaux acteurs industriels qui, pour la première fois, ont reconnu une vulnérabilité importante qui pourrait être exploitée si la Chine décidait de montrer ses muscles. La crise de 2010 constitue donc un exemple frappant de l'impact de la concurrence en matière de ressources sur les rivalités géopolitiques. Elle a également mis en lumière le fait que la plupart des concurrents de la Chine étaient largement tributaires du marché pour trouver des solutions, alors que la Chine a développé son secteur des terres rares de manière ouverte, en associant des partenariats privés et publics pour atteindre ses objectifs.

La dépendance à l'égard de la Chine pour les terres rares n'a toutefois jamais été totalement combattue, car les prix se sont normalisés assez rapidement. Les entreprises sont retournées en Chine pour acheter les terres rares dont elles avaient besoin parce que cela avait un sens économique dans le contexte de la nécessité de maintenir le prix compétitif de leurs actions et de protéger leurs résultats. L'extraction des terres rares ailleurs et la reconstruction des chaînes d'approvisionnement mondiales étaient, en fin de compte, trop lourdes, trop coûteuses et nécessitaient de longs délais. De plus, les relations géopolitiques à ce moment-là, n'étaient pas aussi tendues, et les obstacles persistants au commerce mondial n'avaient pas réapparu. Plus de dix ans plus tard, les économies les plus avancées s'efforcent à nouveau de trouver des moyens de constituer leurs stocks, de trouver d'autres sources de production de terres rares et de diversifier les chaînes d'approvisionnement.

Les principales nations industrielles ont mis à jour leurs listes de minéraux critiques, tentent de renforcer leur résilience face à d'éventuelles perturbations et cherchent à reconstituer des chaînes d'approvisionnement plus proches de chez elles. Aux États-Unis, la politique visant à décarboner l'économie s'est transformée en appels pressants à désintégrer les chaînes d'approvisionnement afin de contrecarrer la capacité de la Chine à contrôler le production de minéraux critiques.

Sous Trump, briser l'interdépendance et les réseaux d'approvisionnement dépendant de la Chine était la priorité numéro un. Le 30 septembre 2020, Trump a signé un décret qui traitait de la "menace que représente pour la chaîne d'approvisionnement nationale la dépendance aux minéraux critiques d'adversaires étrangers", la qualifiant d'urgence nationale. Trois ans plus tôt, en décembre 2017, Trump avait également signé le décret 13817 (A Federal Strategy to Ensure Secure and Reliable Supplies of Critical Minerals), qui demandait au secrétaire de l'Intérieur d'identifier les minéraux critiques. En outre, il chargeait le gouvernement fédéral d'élaborer une politique "pour réduire la vulnérabilité de la Nation aux perturbations de l'approvisionnement en minéraux critiques." L'administration a annoncé qu'elle prévoyait de collaborer avec l'Australiepour financer et développer des projets d’exploitation de minéraux critiques en 2019 et le département d'État a lancé l'initiative de gouvernance des ressources énergétiques  en tant qu'initiative relative aux matériaux critiques.

Le sentiment antichinois se poursuit sans relâche sous l'administration Biden et les tensions sont en hausse. La première réunion de haut niveau entre les États-Unis et la Chine, qui a eu lieu en Alaska en mars 2021, a mis en lumière le niveau d'animosité actuel dans ce qui a été décrit comme une "guerre des mots peu diplomatique". En outre, s'étant fixé pour objectif de décarboner de toute urgence l'économie américaine et de prendre la tête de la production de nouvelles technologies vertes, tout comme son prédécesseur, Biden continue de soutenir les efforts visant à renforcer la résilience des États-Unis et à renforcer l’indépendance des chaînes d'approvisionnement. Le 24 février 2021, Biden a signé un décret demandant un "rapport identifiant les risques dans la chaîne d'approvisionnement pour les minéraux critiques et autres matériaux stratégiques identifiés, y compris les éléments de terres rares (tels que déterminés par le secrétaire à la défense), et des recommandations politiques pour faire face à ces risques."

L’indépendance par rapport à un géant économique comme la Chine n'est cependant pas une option réaliste ni souhaitable. En réponse à l'activité débordante de Washington, la Chine et les États membres de l'ANASE, ainsi que l'Australie, le Japon, la Corée du Sud et la Nouvelle-Zélande, ont signé le partenariat économique global régional en novembre 2020. Ce fut un moment que le gouvernement de la RPC a utilisé pour faire valoir que "des idées telles que le découplage avec la Chine sont absurdes et ... les nations qui poursuivent de telles idées sont susceptibles de se retrouver en dehors de la gravité économique du monde."

L'Union européenne a choisi une approche différente, une politique de la carotte et du bâton. Elle a signé un accord commercial majeur avec Pékin en décembre 2020, bien qu'elle reconnaisse la Chine comme un rival systémique. Elle a en outre annoncé des plans ambitieux et concrets pour une économie décarbonée. En gardant la Chine à l'esprit, l'Europe parle d'accroître la résilience de la chaîne d'approvisionnement, mais elle a également choisi stratégiquement - contrairement aux États-Unis - d'attirer les investissements mondiaux, de construire de nouveaux réseaux d'interdépendance et de renforcer les réseaux existants sans s'aliéner la RPC. En 2017, l'Europe a fait un pas important vers l'avenir. Elle a formé l'Alliance européenne pour les batteries afin de répondre au besoin de batteries efficaces, essentielles pour les transports, l'électricité et les applications industrielles.  Quatre cents acteurs de l'industrie et de l'innovation, de l'exploitation minière au recyclage, se sont réunis dans le cadre de l'Alliance européenne pour les batteries pour aider à construire une industrie européenne des batteries forte et compétitive. Cette initiative a démontré qu'il est possible pour l'UE de renforcer sa position en tant que producteur d'applications pour la nouvelle économie à faible émission de carbone sans rompre les réseaux d'interdépendance. Il n'est donc pas surprenant que des entreprises chinoises et d'autres entreprises asiatiques investissent déjà en Europe, car les possibilités de collaboration sont très intéressantes d'un point de vue commercial. L'UE a suivi une logique similaire en lançant l'Alliance européenne pour les matières premières (ERMA) à l'automne 2020. ERMA qui est le plus grand consortium dans le secteur des matières premières au niveau mondial est conçu pour soutenir une stratégie d'approvisionnement diversifiés en terres rares, garantir des chaînes d'approvisionnement résilientes et accroître la compétitivité industrielle européenne. En ce qui concerne la croissance de l'IA, l'UE est consciente du fait qu'elle pourrait se retrouver prise en sandwich entre deux géants technologiques en lutte, les États-Unis et la Chine. Pour ne pas rester à la traîne, l'Union a rédigé en 2018 un plan d'action coordonné sur l'intelligence artificielle qui soutient une IA éthique, sûre et de pointe fabriquée en Europe.

Les médias occidentaux publient d'innombrables articles sur les terres rares et d'autres minéraux essentiels qui sèment la confusion et déforment souvent la réalité. La plupart alimentent la crainte que la Chine coupe le monde de ses approvisionnements en terres rares afin de démontrer sa force géopolitique. Ils appellent à un plan d'action robuste sous le spectre d'une confrontation imminente. Les gros titres reflètent les perspectives des principales économies. Il est choquant de constater qu'il y a peu de discussions sur la façon dont la géopolitique tendue mine les efforts multilatéraux pour faire face à l'aggravation de la crise climatique qui menace les biens communs mondiaux. En outre, ils ne parviennent pas à problématiser les impacts socio-économiques de la course aux minéraux sur le monde en développement et négligent la dégradation sans précédent des écosystèmes terrestres et marins que l'extraction frénétique entraînera.  Plus flagrant encore est le silence qui entoure la nécessité de partager les connaissances et de renforcer la capacité de production de ces technologies avec et dans le monde en développement. Ils ferment les yeux sur la promesse faite par les pays développés de créer des emplois verts et de soutenir leurs économies afin qu'ils puissent réellement faire un bond en avant vers la prochaine transformation économique.

Même la géopolitique des minéraux critiques n'est pas aussi linéaire qu'on le dit, mais bien plus complexe. La nuance, cependant, ne s'est pas avérée aussi efficace que le récit polarisant qui déclenche des réponses gouvernementales "urgentes", bien que souvent désordonnées. Une fois de plus, la crise des terres rares de 2010 a déjà démontré qu'une réaction instinctive ne produit pas de solutions politiques efficaces et durables. Ils ont également systématiquement ignoré la perspective de la Chine, qui aurait été instructive et éclairante. Tout d'abord, la RPC a déclaré à plusieurs reprises ses plans ambitieux pour décarboner et numériser sa propre économie et devenir un producteur de premier plan de nouvelles technologies. Le gouvernement estime qu'il est difficile de rivaliser avec des industries existantes solides. Il est plus facile de devenir un leader dans les nouvelles technologies qui ne sont pas encore saturées.  Leur plan nécessite une offre plus importante de terres rares pour la production nationale. En effet, depuis 2018, la Chine est devenue importatrice de terres rares, notamment des plus précieuses comme le praséodyme et le néodyme utilisés dans les aimants. Elle est également devenue le premier importateur de monazite en provenance du Brésil, de Madagascar, de Thaïlande et du Vietnam. Cela revêt une importance particulière car la monazite est hautement radioactive et, jusqu'à récemment, n'était pas une source privilégiée de terres rares, car elle nécessitait des permis de stockage stricts et entraînait des coûts élevés de manutention et de transport. Toutefois, cela donne une indication supplémentaire que la RPC cherchera des quantités plus importantes de terres rares pour la production d'applications technologiques.

En outre, à la suite de la crise des terres rares de 2010, la Chine a cherché à consolider et à rationaliser l'industrie afin de réduire la pollution environnementale, mais aussi de freiner la contrebande d'ETR en dehors de la RPC. Il s'agissait d'un objectif crucial pour le gouvernement, car la stabilité intérieure repose sur un contrat social qui valorise une croissance économique continue et une réduction efficace de la pollution. Peut-être le gouvernement chinois a-t-il tenté d'instiller un niveau d'insécurité vis-à-vis de l'accès futur aux terres rares dans sa querelle avec l'administration Trump. En 2019, en pleine guerre commerciale entre les États-Unis et la Chine, la visite de Xi Jinping sur un site d'extraction de terres rares avec son négociateur commercial en chef entre les États-Unis et la Chine, a donné lieu à des gros titres suggérant que la RPC pourrait être prête à "armer" ces éléments dans son conflit avec les États-Unis. Pourtant, la Chine n'a pas appuyé sur cette gâchette, même si elle continue à protéger et à renforcer sa position stratégique globale dans le secteur des terres rares. De nouvelles alarmes ont de nouveau été soulevées en 2021, lorsque la Chine a fait connaître ses plans pour normaliser davantage la gestion de l'industrie des terres rares et promouvoir son développement de haute qualité. Selon le ministère de l'Industrie et des Technologies de l'information (MIIT), la RPC entend renforcer la gestion et la supervision de l'ensemble de la chaîne industrielle, ce qui lui permettra d'exercer un meilleur contrôle sur la dynamique de l'offre, de la demande et des prix.

Il ne fait aucun doute que les minéraux essentiels et leurs chaînes d'approvisionnement sont désormais au centre des querelles géopolitiques et que les entreprises sont prises entre deux feux. Alors que les tensions sont souvent attisées par les petits exploitants miniers qui voient une opportunité de soutien gouvernemental dans le climat actuel, les entreprises, dans l'ensemble, sont désireuses de voir les gouvernements baisser la rhétorique politique et regarder la situation dans son ensemble.  Couper les liens d'interdépendance dans une économie mondialisée est contre-productif et constitue une erreur stratégique. La concurrence économique va certainement se poursuivre, mais l'heure n'est pas à un cadre réaliste étroit consistant à opposer les intérêts nationaux des pays. C'est un dilemme faux et trompeur de projeter comme la plus grande bataille de notre temps le combat entre la démocratie et l'autocratie alors que la planète est en péril. Cette logique est un prétexte pour la bataille à venir pour savoir qui dirigera l'imperium technologique. Pourtant, c'est la crise climatique et le besoin urgent d'adopter un paradigme écologique et de développement durable beaucoup plus complet qui constituent les plus grands défis pour les biens communs mondiaux. Ce paradigme doit inclure le monde en développement en tant que partenaire égal. Diviser le monde, c'est courir à la catastrophe, alors qu'il est crucial aujourd'hui d'inclure le monde en développement en tant que partenaire égal. La Chine, les États-Unis, l'Europe et d'autres acteurs puissants sont responsables de la suite des événements. En tant qu'éléments, les terres rares sont des catalyseurs. En tant qu'instruments politiques, elles se transforment de plus en plus en catalyseur de relations inutilement tendues.

Sylvain ZEGHNI

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