Afrique : La guerre des drones

Résumé : La course mondiale à l'acquisition de la technologie des drones s'est intensifiée entre les acteurs étatiques et non étatiques qui cherchent à affirmer leur contrôle sur les territoires. Au Sahel, l'utilisation de drones par des groupes terroristes nécessite une réponse des gouvernements. Sylvain Zeghni soutient que les États africains devraient investir dans la recherche et le développement de drones pour contrer la menace de manière défensive, plutôt que de compter sur des fournisseurs extérieurs.

Un rapport d'Associated Press en 2018 montrait que Boko Haram et la province d'Afrique de l'Ouest de l'État islamique (ISWAP) avaient commencé à utiliser des drones pour établir des califats. Cette première utilisation en Afrique par des acteurs non étatiques, ne constitue pas une surprise. De nombreux chercheurs et commentateurs ont fait observé que les rançons générées par les d'enlèvements ainsi que les extorsions avaient permis à ces groupes l’acquisition de drones. Néanmoins, les observateurs, dont le président nigérian Muhammadu Buhari, ont fait part de leur surprise. Ce rapport intervient à peine deux ans après que l'armée nigériane ait utilisé des drones armés pour mener des frappes contre des cibles de Boko Haram en 2016.

L’Armée de libération libyenne, un groupe d'opposition au gouvernement officiel, identifiée comme utilisant la technologie des drones. Le 30 septembre 2019, le groupe militant somalien Al-Shabaab aurait utilisé des attaques de drones en Somalie dans le cadre de sa campagne contre une base militaire utilisée par l'armée américaine. Des groupes djihadistes liés à ISIS dans le nord du Mozambique ont utilisé des drones début 2022 pour cibler et tuer des soldats mozambicains.

Jusqu'à récemment, les drones étaient utilisés exclusivement par des acteurs étatiques en Afrique. Ainsi, le États-Unis ont ciblé des membres d'Al-Qaida et de l'État islamique ainsi que des membres d'Al-Shabaab. La France a employé des drones Reaper de fabrication américaine pour combattre les insurgés islamistes dans le nord du Mali, au Niger et au Burkina Faso.

Les rapports récents concernant l'utilisation des drones et leur sophistication sont inquiétants. Trois drones utilisé par l’ISIS abattus par l'armée mozambicaine en mars 2022 à l'aide d'un système de anti-drones israélien, a révélé une tendance inquiétante : les acteurs non étatiques déploient des drones de petite taille, rapides et volant à basse altitude, difficiles à détecter avec un système radar conventionnel. Un article du New York Times de septembre 2019 révélant que Boko Haram possède une technologie de drones supérieure à celle de l'armée nigériane corrobore cela. Ces drones sont utilisés de différentes manières : pour mener des frappes armées sur des emplacements de sujets ennemis ; pour apporter un soutien tactique aux forces terrestres menant des missions offensives et défensives ; pour des assassinats ciblés de VIP ; et pour des assassinats automatisés lorsque les drones repèrent une cible au hasard.

Réponses des États en matière de recherche et de développement

La Turquie est un excellent exemple d'investissement efficace soutenu par l'État dans la technologie des drones. Le modèle de drone Bayraktar TB2 fabriqué en Turquie aurait contribué à renverser le cours de la guerre civile libyenne en 2019, en soutenant le gouvernement basé à Tripoli contre Khalifa Haftar et son groupe d'opposition. Sur un autre champ de bataille en 2021, l'armée azerbaïdjanaise soutenue par la Turquie a repris le contrôle de la région du Haut-Karabakh aux troupes arméniennes soutenues par la Russie après seulement six semaines de combat. La Turquie vend des drones à l'Ukraine depuis au moins 2021, et des rapports sur la manière dont les modèles TB2 ont aidé à stopper l'avancée des troupes russes en Ukraine seront bientôt publiés.

Baykar Tech, qui fabrique les drones armés TB2, appartient à un diplômé du Massachusetts Institute of Technology, Selçuk Bayraktar, qui a remporté un concours national de drones parrainé par le gouvernement en 2006 (gendre depuis 2016 du président turc Recep Tayyip Erdogan). Bayraktar est aujourd'hui reconnu comme révolutionnant l'industrie turque des drones. Le TB2 peut modifier le visage de la guerre, en raison de sa production relativement bon marché.

Toute tentative des gouvernements d'interdire la possession et l'utilisation de drones par des acteurs non étatiques est vouée à l'échec. De même, les gouvernements ne doivent pas penser que les dernières technologies leur donneront un avantage incontestable sur les insurgés. Si les drones ont été utilisés avec succès au Yémen et au Pakistan, leur utilisation en Somalie, par exemple, n'a pas donné de résultats comparables. Le caractère unique du Sahel en termes de type d'activité terroriste et les spécificités du terrain peuvent également rendre les comparaisons avec d'autres régions délicates.

Les gouvernements devraient plutôt soutenir les efforts de recherche et de développement de technologies de drones, adaptées à leur région, en particulier celles qui permettent de brouiller les drones armés en plein vol. Cette approche consiste à stimuler le talent des jeunes ingénieurs spécialisés. En effet, des talents dans le secteur de la technologie des drones existent dans de nombreux pays de la région du Sahel, que les gouvernements doivent exploiter avant que cette expertise ne migre vers l'Europe, les États-Unis ou même ne  rejoigne les insurgés.

Si les gouvernements suivent le "modèle turc", ils diminueront leur dépendance à l'égard de produits technologiques de drones préfabriqués dont l'influence est limitée par leur manque d’adaptation au terrain. Il y a urgence car les groupes d'insurgés pourraient bientôt apprendre à contourner efficacement les technologies de brouillage.

Malgré les progrès rapides enregistrés dans l'industrie des drones, les pays africains touchés par des conflits n'en sont encore qu'aux premiers stades du développement de la technologie des drones. Des acteurs non étatiques tels que Boko-Haram et Al-Shabaab pourraient bientôt commencer à déployer des drones autonomes capables de larguer des bombes à fragmentation ciblant des personnes ou des infrastructures et échappant aux équipements de brouillage. Il est temps de repenser les approches visant à protéger l'avenir de la région.

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