Politique monétaire et changement climatique

Lors de l'examen de sa stratégie de politique monétaire pour 2021, la Banque centrale européenne a déclaré qu'elle inclurait les considérations relatives au changement climatique dans son processus décisionnel. Sylvain Zeghni évalue dans quelle mesure la politique monétaire peut contribuer efficacement à la lutte contre le changement climatique.

Il est essentiel de développer le financement vert pour atteindre les objectifs climatiques. L'Agence internationale de l'énergie a récemment estimé que les investissements dans le système énergétique doivent passer de la moyenne annuelle actuelle de 1 500 milliards de dollars à 5 000 milliards de dollars d'ici à 2030 pour ramener les émissions à zéro d'ici à 2050. Compte tenu du resserrement actuel de la politique monétaire et des niveaux élevés d'incertitude, il est également essentiel que les investissements dans les transitions environnementales et énergétiques ne ralentissent pas avec le reste de l'économie.

Certaines banques centrales sont prêtes à jouer un rôle dans cet effort. La Banque centrale européenne (BCE) et la Banque d'Angleterre ont été particulièrement actives. Toutes deux cherchent à servir de catalyseurs pour l'adoption de la finance verte tout en restant dans les limites de leurs mandats. De nombreuses autres banques centrales dans le monde participent également à ce mouvement. Cependant, l'écologisation de leurs opérations aura un coût pour les banques centrales, car elles devront développer de nouveaux outils et acquérir de nouvelles connaissances. Elles pourraient également mettre en danger leur réputation et leur indépendance. Il est donc crucial d'évaluer si elles peuvent être efficaces dans cette nouvelle tâche.

La révision de la stratégie de politique monétaire de la BCE

Revenons sur un événement clé, à savoir la révision de la stratégie de politique monétaire de juillet 2021, au cours de laquelle la BCE a annoncé qu'elle intégrerait les considérations relatives au changement climatique dans sa stratégie de politique monétaire. L'annonce était importante, car elle s'inscrivait dans le cadre de la première révision effectuée depuis 2003. Il était également inattendu que l'on accorde une telle importance au changement climatique dans un événement directement lié à la conduite de la politique monétaire.

Au cœur du plan de la BCE se trouve son programme d'achat d'obligations d'entreprises, qui cible les obligations de qualité d'investissement émises par des entreprises non financières de la zone euro. Depuis le lancement du programme en 2016, les achats d'obligations sont fondés sur un paradigme de "neutralité du marché", qui conduit la BCE à acheter en proportion du montant des obligations émises. Étant donné que les entreprises à forte intensité de carbone ont tendance à recourir davantage au financement par obligations, la conception "neutre par rapport au marché" des achats d'obligations d'entreprises signifie que le portefeuille de la BCE est orienté vers les secteurs de l'économie à forte intensité de carbone.

Dans son examen de la stratégie pour 2021, la BCE a présenté une feuille de route détaillée pour réduire l'empreinte carbone de ce programme, y compris un calendrier des prochaines étapes. Cependant, aucun détail de mise en œuvre n'a été donné, et si la BCE a depuis fait une annonce intermédiaire, les critères précis qui seront utilisés pour verdir ses achats d'obligations d'entreprises seront révélés plus tard en 2022. Nous nous concentrerons donc ici sur deux scénarios que la BCE pourrait suivre pour verdir ses achats d'obligations d'entreprises.

Orienter les achats en fonction de l'empreinte carbone de l'émetteur

Dans le premier scénario, la BCE orienterait la composition de son portefeuille, par exemple par le biais de certains réinvestissements, vers des entreprises et/ou des secteurs de l'économie plus écologiques. Il est nécessaire de comparer la réaction du prix des obligations conventionnelles émises par les plus grands émetteurs de carbone de l'économie, par rapport à celles émises par les plus petits émetteurs de carbone de l'économie. Il faut également effectuer cette analyse au sein des secteurs, en comparant les obligations émises par les principaux et les derniers émetteurs de carbone dans chaque secteur.

On constate qu'avec l'annonce de la révision de sa stratégie de politique monétaire, la BCE n'a pas réussi à faire baisser le coût du financement obligataire conventionnel pour les secteurs ou les entreprises les plus écologiques de l'économie. Une autre interprétation de ce résultat est que, du point de vue des investisseurs, la prémisse de l'abandon de la "neutralité du marché" par la BCE n'a pas obtenu un consensus considérable après l'annonce.

Accorder un traitement préférentiel aux obligations vertes

Le deuxième scénario repose sur l'hypothèse selon laquelle la BCE accorderait un certain traitement préférentiel aux obligations vertes. Les obligations vertes sont des obligations "d'utilisation du produit", qui servent à financer des projets respectueux de l'environnement. Bien qu'elles représentent un marché non mature, elles constituent un instrument important de la transition car elles entraînent des réductions d'émissions par les entreprises émettrices. La réglementation est encore fragmentée, malgré les efforts de la Commission européenne pour harmoniser les définitions et les procédures à travers sa taxonomie et sa norme sur les obligations vertes.

On peut constater que l'annonce a eu un effet positif sur la demande d'obligations vertes : les prix des obligations vertes éligibles ont augmenté de manière significative par rapport à ceux des obligations conventionnelles éligibles, ce qui laisse entrevoir un coût de financement plus faible pour les obligations vertes. En plus de l'effet sur la demande, l'annonce a également eu un impact sur l'offre d'obligations vertes. Les entreprises incorporées dans la zone euro ont augmenté leurs émissions d'obligations vertes plus fortement que les entreprises situées en Europe mais hors de la zone euro. L'effet est concentré sur le segment des obligations vertes de qualité investissement, qui sont éligibles à l'achat par la BCE.

Toutefois, moins de la moitié de l'augmentation mesurée est due aux obligations vertes qui ont fait l'objet d'un examen externe, que ce soit par le biais d'un avis d'une seconde partie ou d'une certification. Ces deux processus visent à vérifier que les recettes ont été utilisées pour financer des projets respectueux de l'environnement. Si les banques centrales choisissent cette voie pour verdir leurs achats d'obligations d'entreprises, elles devront utiliser des cadres solides pour s'assurer qu'elles soutiennent le développement d'obligations vertes de haute qualité et pour limiter le risque de "blanchiment écologique".

En communiquant son intention de verdir sa stratégie de politique monétaire, la BCE a réussi à influencer les marchés. En tant que tel, c’est une bonne nouvelle pour toute banque centrale visant à soutenir l'adoption de la finance verte. Cependant, des mesures de protection appropriées contre l'écoblanchiment devront être adoptées pour promouvoir une grande intégrité sur le marché européen des obligations vertes.

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